Article complet: A lire d'urgence : Impasse Adam Smith (Jean-Claude Michéa)

A lire d'urgence : Impasse Adam Smith (Jean-Claude Michéa)

2010-01-21 00:31:49

Auteur : Jean-Claude Michéa

Titre de l’ouvrage
: Impasse Adam Smith - Brèves remarques sur l'impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche

Date de parution, éditeur, nombre de pages : 2006, Champs Flammarion, 185

Sujet : Le livre se compose de trois séries de propositions numérotées (I, II et III) suivies de scolies (notes complémentaires).

Qui est Jean-Claude Michéa ?

Jean-Claude Michéa, agrégé de philosophie montpellierain et enseignant à l'université et au lycée, est un socialiste orwellien (Georges Orwell, auteur du roman visionnaire 1984), c'est-à-dire partisan d'une "société libre, décente et égalitaire". Dans ses œuvres successives, Michéa dénonce l'esprit nomade, cosmopolite, "sans-frontièriste" et soixante-huitard du capitalisme, et impute les échecs successifs de la gauche à son adhésion à cet esprit et aux valeurs correspondantes.

Résumé du livre

Face à "l'utopie libérale" portée par les "différents maîtres du monde" qui cherchent à nous imposer "toutes les modernisations" supposées nous apporter "un progrès merveilleux vers la Terre promise", il faut mener un combat radical fondé sur la décence commune (selon l'expression common decency inventée par Georges Orwell), c'est-à-dire la morale des "gens ordinaires". Mais d'abord consommer une "une rupture radicale avec l'imaginaire intellectuel de la Gauche", devenue incapable de lutter efficacement contre le rouleau compresseur libéral. En diffusant "l'esprit" nomade, libertaire et multiculturel du capitalisme dans la société (par la propagande publicitaire, l'informatique à l'Ecole, via la libéralisation des mœurs, etc.), la gauche participe à la "fabrication" totalitaire de "l'homme nouveau", utile à l'utopie libérale dont l'objectif est "l'enrichissement de tous dans un monde pacifié, toujours plus libre et toujours plus heureux". L'homme moderne doit "s'épuiser à être de gauche pour que le monde continue à être de droite" (droite et gauche sont des termes employés par commodité de langage, pour Michéa ce clivage n'existe pas). Autrement dit : le capitalisme exige que "tout ce qui est sacré soit profané" (Marx, 1848). Aujourd'hui, la "tâche politique fondamentale" est de combattre cette "idéologie terriblement destructrice pour l'humanité" que veulent nous imposer les élites. L'ennemi prioritaire est le Système politico-économique actuel : libéral dans les mœurs et libéral en économie. Par conséquent, le conservatisme comme "désir de conserver les choses anciennes", qui "conduit aux transformations les plus radicales", est la base de toute révolution possible.

Les concepts fondamentaux de L'impasse Adam Smith

La Gauche : le fruit d'un "compromis historique particulièrement instable entre le socialisme ouvrier et le camp républicain, c'est-à-dire les héritiers de la philosophie des Lumières", négocié au moment de l'affaire Dreyfus. L'idéologie du camp républicain est le progressisme : son unique ennemi est "l'Ancien régime", c'est-à-dire tout ce qui, selon les républicains, s'oppose "aux effets nécessairement émancipateurs du Progrès scientifique, industriel et moral" (la monarchie, l'Eglise, la propriété foncière). C'est le "Parti du Progrès, du Savoir et de la Raison" (Jean Glavany, ministre de l'Agriculture sous Jospin). Le socialisme quant à lui, est une "création populaire", né en réaction aux "modes d'existence dégradée imposés par la modernisation industrielle". Partisan de l'idée moderne "d'égalité universelle", le socialisme ouvrier s'oppose aussi aux "hiérarchies sociales d'Ancien régime" mais il s'est surtout construit dans le rejet radical de la modernité capitaliste naissante au 19ème siècle. La gauche, c'est l'alliance dans la vie politique de deux mouvements intellectuels encore bien séparés l'un de l'autre jusqu'au 20ème siècle, le progressisme et le socialisme.

[Suite:]

On comprend pourquoi cette alliance pratique est un compromis si instable : alors que le républicanisme est une création idéologique, abstraite, créée ex nihilo par des philosophes et des penseurs politiques, le socialisme est d'abord une réaction populaire, ouvrière aux "effets déshumanisants du libéralisme industriel" dont le pire est sans doute la disparition des "formes d'existence communautaire qui constituaient l'horizon indépassable de toute vie humaine digne de ce nom". Ce compromis historique a explosé quand les derniers vestiges de la hiérarchie sociale d'Ancien régime ont disparu à la Libération (poussée de la bourgeoisie libérale, noblesse morte dans les tranchées, perte d’influence de l’Eglise, etc.) et quand la critique radicale du capitalisme a été abandonnée (au profit d’une critique gentiment réformatrice mais plus du tout révolutionnaire). Alors, tout ce qui resta de la gauche, c'est sa philosophie progressiste : débarrassée de l'obligation morale de défendre les travailleurs (imposée par le socialisme ouvrier) et orpheline de son ennemi historique (l'Ancien régime), la gauche est devenue "une simple machine politique destinée à justifier, au nom du Progrès et de la modernisation, toutes les fuites en avant" du capitalisme. Par conséquent, la gauche, alliée du capitalisme libéral, est non seulement incapable de s'opposer efficacement à ce dernier mais elle est devenue sa caution morale. Pour donner une définition rapide et commode de cette alliance, Serge July, rédacteur en chef de Libération, a inventé en 1973 le terme "libéralisme-libertaire".

Cela explique l'incohérence de la gauche et de l'extrême-gauche à se dire anti-libérales. Car elles ne le sont que sur un plan économique (et encore, avec beaucoup de timidité puisqu’elles applaudissent la mondialisation quand celle-ci casse les frontières). Et elles sont "ultra-libérales" sur le plan culturel et sociétal, c'est-à-dire partisanes d'une libéralisation totale des mœurs et des comportements autrefois considérés comme déviants (le libertinage sexuel, la drogue, etc.). Pour résoudre cette contradiction, la gauche a donc développé la légende selon laquelle le "système capitaliste constituerait dans son essence même un ordre autoritaire, conservateur et patriarcal dont l'Eglise, l'Armée et la famille sont les piliers fondamentaux". Alors, il devient cohérent d'être à la fois anti-libéral sur le plan économique et libéral sur le plan culturel puisque le capitalisme, selon la légende, est économiquement libéral et moralement conservateur. Par conséquent, la gauche se ment à elle-même et devient l'idiote utile du capitalisme.

Et la droite dans tout ça ? "L'homme moderne dit de droite a tendance à défendre la cause (l'économie de concurrence absolue) mais a encore beaucoup de mal à admettre la conséquence (le Pacs, la délinquance, la Fête de la Musique et Paris-Plage) tandis que l'homme moderne de gauche a tendance à opérer les choix contraires". Tout est dit !

Le libéralisme : la conséquence idéologique du traumatisme subi par les Européens pendant les guerres de religion, ces "guerres civiles idéologiques" qui ont déchiré des familles, transformé les amis en ennemis, détruit les solidarités entre voisins et ruiné la cohésion des sociétés civiles et politiques. Pour les Européens d'alors, la guerre civile est "le plus grand des maux" (Blaise Pascal). D'où l'importance de créer un nouveau système politique qui empêche sa réapparition. Pour les juristes, les philosophes et les penseurs politiques du 16ème siècle que l'on n'appelle pas encore libéraux mais modernes, c'est l'Etat qui cause les guerres de religion en exigeant que les hommes se "comportent comme les saints de l'Evangile ou les héros de l'Antiquité". Pour les penseurs modernes, précurseurs des libéraux, "les hommes sont par nature des calculateurs égoïstes" incapables d'être vertueux et sont guidés uniquement par la recherche rationnelle de leur "intérêt bien compris". Par conséquent, il faut concevoir un système politique adapté aux hommes "tels qu'ils sont" et qui n'essaye pas de les transformer. Un système politique "axiologiquement neutre", c'est-à-dire sans religion d'Etat, ni idéologie officielle, ni philosophie nationale : la morale doit devenir une affaire strictement privée, les notions de bien et de mal sont bannies de la politique.

Mais sans religion ni morale publique, comment relier les hommes entre eux, assurer la paix sociale et gouverner les peuples ? Les modernes répondent qu'il faut "abolir tout ce qui, dans les lois, les coutumes et mœurs léguées par l'histoire, entrave encore l'action rationnelle des individus, c'est-à-dire la libre poursuite de leur intérêt bien compris". L'échange économique est "l'exemple le plus net d'une relation humaine rationnelle, puisque chaque participant, au terme d'une négociation supposée pacifique, finit toujours par y trouver son compte". Pour relier efficacement les hommes entre eux, on inventa le libre-échange. Autrement dit : le commerce adoucit les mœurs. C'est la théorie du doux commerce, développée en 1776 par Adam Smith dans La Richesse des Nations.

Le libéralisme est donc 1°/ une vision très pessimiste de la nature humaine 2°/ une façon de gouverner les hommes dépourvue de toute considération morale ou éthique (pas immorale mais amorale, c’est-à-dire sans morale) 3°/ une idéologie politique qui voit dans la liberté totale d'entreprendre "l'énigme enfin résolue de l'histoire, l'unique fondement possible des progrès de la civilisation et de l'émancipation du genre humain".

Les libéraux constateront avec horreur que les hommes ne sont pas que des calculateurs égoïstes et que, "sous l'écorce des rapports capitalistes", "l'entraide, le don et la civilité" perdurent entre les individus de telle sorte que même si ceux-ci ont bien intégré l'idée libérale que l'homme est un loup pour l'homme, ils continuent à vivre quotidiennement (dans leurs rapports amoureux, familiaux, amicaux, entre voisins) comme si ce n'était pas le cas (en manifestant un minimum de bienveillance altruiste les uns pour les autres). Ce constat cruel remet en cause toute l'idéologie libérale puisqu'il démontre que la vision moderne de la nature humaine, base de cette idéologie, n'est pas conforme à la réalité, qu'elle est erronée. Comment se sortir d'une telle contradiction ? C'est simple : il faut changer l'homme. Pour que le capitalisme produise ses "effets merveilleux", il va donc falloir "fabriquer un homme nouveau" en l'absence duquel le "monde idéal" promis par le libéralisme n'adviendra jamais (exactement ce que les modernes reprochaient aux systèmes politiques du passé !). C'est-à-dire basculer dans le totalitarisme. Ce déclic se produira au 20ème siècle.

La common decency : le "sentiment intuitif de ce qui ne se fait pas" si l'on veut rester humain et l'ensemble des "manières bienveillantes d'être et de se comporter qu'implique ce sens intuitif de la réciprocité", c'est-à-dire les "vertus quotidiennes des gens ordinaires" (cela va de la simple politesse jusqu'au souci altruiste pour son voisin de palier gravement malade ou simplement très âgé). Ces gens ordinaires sont ceux "qui ne participent pas à la domination de leurs semblables" et qui n'ont pas le "désir de s'élever au dessus de leurs semblables ou à leurs dépens" et pour lesquels "la fin ne justifie pas les moyens". Cette décence commune peut s'illustrer par le cycle du don : "donner, rendre et recevoir". C'est l'expression de la résistance passive du peuple à la conception capitaliste de la vie pour laquelle tout a une valeur marchande.

Pourquoi faut-il lire L'impasse Adam Smith ?

Parce que Jean-Claude Michéa propose une vision globale du monde par le biais d'une grille d'analyse historique accessible à tous et qui fournit une clé d'explication aux questions fondamentales que se pose le militant identitaire désemparé devant la multitude d'adversaires à combattre et leur caractère invisible, impalpable : qui est l'ennemi ? Comment le combattre ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Sommes-nous de droite ou de gauche ? Devons-nous être anticapitalistes ? Son langage est parfois pointu et technique (formation philosophique oblige !) mais L'impasse Adam Smith n'est pas un gros livre et il est même rapide à lire. Ce livre est utile au militant dans la pratique car il lui servira de guide en identifiant les racines du mal.

Sa lecture est indispensable au militant identitaire car elle est une ouverture à un domaine méconnu des idées politiques européennes avec lequel il trouvera beaucoup d'affinités (le socialisme originel, pré-marxiste). Selon Michéa, le socialisme est "la traduction en idées philosophiques des premières protestations populaires (luddites et chartistes anglais, canuts de Lyon, tisserands de Silesie, etc. [autant de rebelles européens auxquels les identitaires auront consacré beaucoup d'intérêt dans leurs revues de formation]) contre les effets humains et écologiques désastreux de l'industrialisation libérale". Quel identitaire ne se sentirait pas "socialiste" en lisant ces lignes ?

Enfin, il faut lire L'impasse Adam Smith car, sans le vouloir, Michéa a résumé tout le sens du combat identitaire en citant l'exemple des rebelles zapatistes, à la page 121 de L'impasse Adam Smith, citant John Womack, auteur de Emiliano Zapata (1976) : "c'est l'histoire de campagnards qui ne voulaient pas bouger, et qui se trouvèrent ainsi amenés à faire une révolution. L'enfer, le déluge, les agitateurs étrangers, l'annonce qu'il existait quelque part des prés plus verts que les leurs, tout leur était égal ; ce qu'ils voulaient, c'était rester dans les villages et les petites villes où ils avaient grandi, où, avant eux, depuis des siècles, leurs ancêtres, avaient vécu et étaient morts. Au début de ce siècle, d'autres gens, les puissants entrepreneurs des grandes villes, eurent besoin pour leurs affaires de déplacer les villageois". Aujourd'hui, ces campagnards mexicains, ce sont nous autres sédentaires Européens, et les puissants entrepreneurs d'alors sont aujourd'hui les financiers nomades qui veulent anéantir les peuples enracinés dans leur terre et les remplacer par des ravis du village global, produits en masse et tous interchangeables, corvéables à merci et métissables à volonté dans le plus grand intérêt des firmes multinationales.

Acheter L'impasse Adam Smith

Cet article n'a pas de Commentaires pour le moment...

0 response(s) to A lire d'urgence : Impasse Adam Smith (Jean-Claude Michéa)

    Laisser un commentaire

    Balises XHTML autorisées: <p, ul, ol, li, dl, dt, dd, address, blockquote, ins, del, a, span, bdo, br, em, strong, dfn, code, samp, kdb, var, cite, abbr, acronym, q, sub, sup, tt, i, b, big, small>
    Les URLs, adresses email, AIM et ICQ seront converties automatiquement.

    authimage


    Options:
    (Les retours à la ligne deviennent des <br />)
    (Placer des cookies pour le nom, l'email & l'url)